Résumé:
Algérie, 1959.
Les opérations militaires s'intensifient. Dans les hautes montagnes Kabyles, Terrien, un lieutenant idéaliste, prend le commandement d'une section de l'armée française. Il y rencontre le sergent Dougnac, un militaire désabusé. Leurs différences et la dure réalité du terrain vont vite mettre à l'épreuve les deux hommes. Perdus dans une guerre qui ne dit pas son nom, ils vont découvrir qu'ils n'ont comme pire ennemi qu'eux-mêmes.
Un film français qui traite de la guerre d'Algérie, on a eu peur. Mais Florent Emilio-Siri nous livre ici un long métrage qui n'a rien à envier aux classiques américains experts en la matière. Avec Benoit Magimel, Albert Dupontel et Aurélien Recoing, un film incroyablement bien réussi.
La jeune génération qui va voir ce film se trouve propulsé, tout comme le soldat non averti, dans cette guerre. Les premières scènes du maquis rocailleux filmées à la lueur de la lune illustrent bien cette guerre où on ne distingue rien de précis. Pourquoi sommes-nous dans ce pays dont on ne connait rien et qui nous est hostile? Quelles sont les raisons de la présence de l'armée? Où est l'ennemi? Il est partout, en face de nous, autour de nous, parmi nous, en nous. L'ennemi, ce n'est pas l'homme au turban qui est parfois dans nos rangs, l'ennemi c'est le moi éprouvé.
Terrien s'est porté volontaire. Pourquoi? Qu'est-il venu chercher ici dans un pays qu'il ne connait pas? Il est arrivé pour un maintien de l'ordre mais il se retrouve parachuté dans une guerre qui ne porte pas son nom. Si une guerre est cachée derrière un maintien de l'ordre, qu'est-ce que peuvent cacher les manoeuvres militaires?
Idéologie:
Terrien respecte les droits de l'homme, le droit des prisonniers. Il respecte les femmes, refuse de séparer les enfants des parents. Il empêche un soldat de frapper un homme, refuse l'ordre de tuer un prisonnier tout comme il refuse l'emploi de la torture. Il n'accepte pas le barbarisme et ne se fait pas à la vue de la mort. Il est choqué lorsqu'un algérien meurt à quelques mètres de lui, boulversé et dégoûté à la vue des corps brûlés par le napal et vomit devant un village massacré. Il pleure, profondément choqué. La mort est innacceptable.
C'est un jeune qui réfléchit sur la politique, sur les droits à la liberté des peuples. Lors d'une conversation avec son capitaine, Terrien lui fait remarquer qu'on a accordé l'indépendance au Maroc et à la Tunisie et qu'il est normal de l'accorder à l'Algérie. Le capitaine lui répond la formule officielle: "L'Algérie c'est la France." Dans ce cas, il faudrait donner les mêmes droits à tout le monde.
Comme beaucoup de jeunes aujourd'hui, Terrien est plein d'espoir sur la situation du monde. Il réfléchit à des solutions politiques pour le bien des peuples. Son idéologie tombe peu à peu...
Tant qu'il y a des femmes et des enfants, il y a de l'espoir. Mais ici, ils participent à la violence. On ne touche pas aux femmes mais l'illusion des hommes déguisés en femmes rend suspicieux. On s'en méfie. Le sergent a perdu sa femme en Indochine, ce qui le rend insensible. Il n'a plus rien qui le retient.
Tant que le jeune algérien est près de lui, Terrien est humain. Le soir où il tue un homme, l'enfant s'enfuit. Il n'a dès lors plus de limites, plus rien qui ne le retient du côté de la raison.
L'alcool:
L'alcool, loin d'être un détail, a une place importante dans ce film. Lors de son arrivée, Terrien se retrouve face à des soldats qui boivent beaucoup. Il remet un peu d'ordre. Et puis, finalement, on comprend. Ici on boit pour oublier. Oublier ce que l'on voit, oublier ce que l'on fait, oublier ceux qu"on enterre et pour nous insuffler du courage à retourner au combat jour après jour.
Terrien boit à son tour, devient ivre lorsque le sergent exécute le prisonnier, boit encore et encore, de plus en plus, pour oublier les crimes, jusqu'à la scène ultime, où sous l'emprise de l'alcool, il s'adonne à la torture et au crime. C'est un choc pour lui: il est passé du côté des bourreaux.
Permission:
Lors de sa permission, il ne rentre pas chez lui. Il a conscience de ne pas mériter cette permission puisqu'il l'a obtenu en s'abandonnant à la torture. Il se punit d'avoir changé. ( ""Vous changerez vous aussi, vous verrez. -J'crois pas non!") ne souhaitant pas affecter sa famille, il se contente de la regarder. Il ne peut revenir à sa vie insouciante et paisible.
La scène de propagande qui suit montre le profond décalage de point de vue sur cette guerre.
L'importance des regards:
Dès les premières scènes, les visages sont filmés en gros plan. Le spectateur est ainsi invité à regarder cette guerre de près, et plus que cela, il est encouragé à s'intéresser à ces hommes soldats.
( Pour appuyer cette hypothèse, il me semble que le nom des soldats tués défilent pendant le générique de fin. A vérifier!)
Les personnages se regardent de près, on se regarde dans les yeux. Comme l'explique si bien Sartre, c'est à travers les autres qu'on se perçoit. C'est un échange humain. Terrien fait la guerre, il se bat. Après tout il s'est porté volontaire pour maintenir l'ordre. Il y a une idée de masse ennemie. On ne voit pas à qui on a à faire, ce ne sont pas des êtres humains quand ils sont nombreux, la masse est à combattre. Mais dès qu'on a à faire à une individualité dans le combat, ça devient plus difficile. Lorsqu'il voit un algérien à quelques mètres de lui, Terrien ne peut se résoudre à le tuer. Pourquoi? Parce qu'il l'a regardé dans les yeux. Cet homme a certainement une famille comme lui. C'est un homme et il ne peut lui porter atteinte. Il ne veut pas qu'il lui renvoie une image d'assassin. Lorsque cet homme meurt, il est profondément choqué, sonné.
Lorsque l'image qu'on renvoie de soi est insupportable, on ferme les yeux ou on évite le contact visuel direct. Lorsqu'il doit abattre le prisonnier, il le regarde dans les yeux. Cette confrontation le met mal à l'aise. S'il veut agir, il faut qu'il puisse couper ce contact. Il met alors ses lunettes de soleil et peut ainsi ordonner l'éxécution.
Les regards ne se croisent plus; la gène, la honte de l'inhumanité...
Mort:
La mort devient alors préférable. A la fin, Terrien revoit le jeune algérien. Il est heureux de le voir, se rappelant l'avoir sauvé de la mort. Mais une balle lui fait payer son acte barbare sans qu'il ne riposte. Il affiche un sourire reconnaissant, presque heureux. En le tuant, le jeune l'a sauvé. ( « Il était venu trouver la balle qu'il cherchait. ») Il n'aurait pas supporté l'homme qu'il était devenu.
La guerre:
A travers ce film, ce sont d'autres guerres qui sont abordées: la seconde guerre mondiale où les algériens ont combattus Rommel dans le désert aux côtés des français et le douloureux rappel de la guerre d'Indochine. En somme, ce sont toutes des guerres de colonisation ou de décolonisation. On se bat contre l'envahisseur qu'il soit allemand pour la grande guerre ou français en Asie. Plusieurs guerres en une seule.
Les soldats français apparaissent comme fatigués, blasés de guerres occupants-occupés et qui n'obéissent que pour la patrie. Les débordements sont donc inévitables. On fait payer aux autres ce qu'on nous a fait. Le climat de la guerre d'Algérie est propice aux vengeances personnelles puisqu'on est dans une guerre qui n'en est pas une. On répète les mêmes actes barbares. Pour expliquer ou excuser son recours à la torture, le capitaine raconte à Terrien qu'il s'est fait torturer par les allemands en France. Lorsqu'une jeep avec deux hommes à son bord est attaquée par le FLN, c'est tout un village qui sera massacrée. Cette scène est terrible car on y voit une majorité de femmes et on entend un bébé pleurer.
Il est à remarquer que depuis la Grande Guerre, la population civile devient un enjeu important, elle est au coeur des combats. Elle est la première victime, la première massacrée. Cela pousse même les enfants à prendre les armes, perdant ainsi leur innocence. Avec ce changement, on perd tout espoir de retour en arrière vers un monde relativement humain et en paix.
Conclusion:
La liberté d'un côté, la répression pour le contrôle de l'autre: un remix de la conquête allemande en France. (Bien qu'il n'y ait pas ici d'idéologie aussi dangereuse que celle des nazis.)
L'indépendance de l'Algérie fut déclarée en 1962. « C'était écrit depuis le début. » La guerre fut reconnue en 1999 et les droits des harkis en 2006. L'histoire française traîne avec l'Algérie.
Pourtant aucune leçon n'est tirée:
Irak: Le maintien de l'ordre d'un côté, la liberté et l'indépendance de l'autre.
Film choc à voir absolument. Eviter les enfants. Scènes parfois très dures et psychologiquement difficiles. A réfléchir!